“Ode” à ma région

 

J’aurais voulu vous parler avec élan, le visage lumineux et le cœur qui chante

Évoquer le parfum des fleurs et la douceur du printemps

Vous décrire la danse des abeilles vibrant sur la lavande

J’aurais souhaité vous décrire les veaux pâturant près de leur mère

Et la musique des cours d’eau zébrant les plaines et les vallons.

J’aurais aimé vous parler de l’araignée tissant sa toile avec minutie

Et de la douceur des câlins de cette chatte près de chez moi,

J’aurais souhaité vous dire combien j’ai aimé glaner les noix sur les chemins

Et cueillir les pommes sauvages sur les arbres croulants,

J’aurais voulu vous dire les poules intriguées, les oies agacées et les gallinules au cri cocasse,

J’aurais adoré conter l’odeur du sous-bois, le bruissement de ses feuilles et sa lumière tamisée

J’aurais tant voulu vous faire connaître la saveur des légumes de cette terre

Et vous entraîner sur les chemins de craie à l’herbe doucement brûlée

Pour y cueillir les délicates fleurs des champs.

 

J’aurais aimé vous raconter tout ça les yeux emplis d’étoiles

Pourtant c’est pleine de solitude que je l’ai vécu

Et me revoilà parmi vous, ici, à Paris,

Nue de mes fantasmes enterrés.

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Dis moi dix mots

Si je n’avais que dix mots à te dire
Je serais bien maladroite
Il faudrait que d’une vie je fasse des romans
Qui, lorsqu’ouverts, répandraient des fleuves de sentiments et de pensées,
D’incohérences et de lucidité.
Si je n’avais que dix mots à te dire je hurlerais le temps que durent dix mots
Parce que dix mots c’est un Enfer
Parce que dix mots c’est pour les sages ou bien les mourants
Parce que dix mots ne sont pas pour moi
Et encore moins pour toi.

 

Concours association Nomad

La trace

Il y a une trace
D’un truc
Oublié
La sentence
D’un acte
Une fêlure
Ouverte
Un peu
Une aiguille
Un fil
Ouvert
Fermé
Pas fermé
Qui sait
Ca pue
ou pas
Si ca pue
C’est ouvert
Si ca pue pas
Qui sait
Un peu de temps
Jusqu’à ce que
Un truc
Retrouvé
ou bien
Nouveau
Qui sait
Qui sait…

L’Incohérence

Un moment.

Ou était-ce un autre?

Celui là ou celui ci.

Et dire

Et dire que…

Mais…

Il y a incohérence.

Il me semble que,

Mais en fait…

Il me semble que je nage à côté de l’eau

C’est incohérent.

Ca oui!

Pourtant c’est ce qu’il se passe,

Enfin…

Je crois…

Mon discours?

Incohérent?

Monsieur c’est un monologue!

Mais vous n’existez pas.

Tout ça est bien incohérent.

La scission

Il est un temps.
Il faut un temps.
Non, il est le ressenti d’un temps.
Plus de “il faut”.
“Il faut” tue.
“Il faut” ne s’accorde avec rien.

Il est le ressenti d’un temps,
Celui de la scission.
Dénouer les liens ou
Les couper…
Dénouer, c’est mieux.
Plus mâture
Plus ressenti et réfléchi,
En même temps, ou
Chacun son tour.
Mais le fruit en est une composition
Qui accueille les deux.

Scission
Un cri
Un besoin
Une étape trop jeune
Je suis encore trop “jeune”.
J’ai peur
Je crie
Je veux faire scission.

“Je veux” c’est un peu comme “il faut”
C’est un enfermement
Emotionnel, rationnel,
Il semble y avoir autant de prisons que de libertés.

Rage, peur, colère, peur, détresse, tristesse, honte, dégoût, rage, impuissance, frustration, peur.

Cri, panique, syncope avortée, calme sournois, calme mortifère, chaleur, pulsion de vie, cri, pleurs, pleurs, ratatinement, disparition… et non, justement, pas disparition;

Damned!

Laissez moi mourir je ne suis pas assez forte
Laissez moi tranquille, s’il vous plait
S’il vous plait
S’il vous plait…

Il en est pâle le temps des flocons saignants.

Les trois petits sauvages

La nuit .

Trois, ils étaient trois.
Mon dieu, je les ai vus tout de suite
Mais
J’ai surtout vu celui-là.
Il bougeait
Encore.
Une course pour se sortir de son état
De sa situation
Du danger.
Je ne bouge pas comme ça
Je ne suis pas un petit sauvage.
Les deux autres je les ai vus aussi. A peine.
Mais je les ai vus.
Un à gauche
L’autre à droite.
J’ai évité celui qui gisait sur la route.
Je ne pensais pas que c’étaient
Des petits sauvages.
Je pensais que c’étaient
Des compagnons. Des chats.
Je l’ai évité, par instinct.
J’ai continué
Doucement
Je me disais « Oublie » « Oublie »
Tu n’es pas assez forte
Pour supporter ça.
« Oublie »
Je me suis souvenue. En fait
Je n’ai jamais oublié
Que je m’étais jurée d’agir.
Je ne me sentais pas forte
Je ne me suis jamais sentie assez forte.
Qu’allais-je donc faire ?
La tristesse, la colère, le danger…
Je me suis arrêtée
Je suis revenue.
J’étais sous le choc.
Qu’allais-je faire de ce chat
Gisant sur la route
Vivant.
Ce serait horrible
Mais je suis revenue.
J’avais fait des appels de phares
Quand j’avais continué mon chemin.
Pour la bête.
Pour mes congénères.
Je suis arrivée.
Ce n’étaient pas des chats
C’étaient des petits sauvages.
Des marcassins.
Le premier gisait à droite.
Le second, qui bougeait à mon premier passage, était mort entre temps. Sur la route.
J’ai garé mon véhicule. Mal.
Je suis sortie.
Je suis allée près de celui qui gisait sur la route.
Il était mort. Heureusement.
Je l’ai ramassé.
Quoi de plus horrible que de mourir sur le bitume !
Il était gros, lourd comme un chien
Chaud.
J’ai eu peur qu’il se réveille.
Je l’aurais dans ce cas laissé agoniser dans mes bras.
Il ne bougeait pas
Ne respirait pas
Il était mort.
Heureusement.
Le troisième je l’ai aussi déplacé sur le bas côté. Sur l’herbe, la terre, là où on devrait tous terminer
Sur la terre.
Il était chaud, et mort.
Des voitures passaient
Sans s’arrêter. Ni pour moi, ni pour eux
Faisant voler les bouts de plastiques du véhicule
Qui avait percuté les trois petits sauvages
Et qui ne s’était pas arrêtée.
Ni pour les trois petits
Ni pour protéger ses congénères.
Je suis revenue voir le premier.
Il y avait près de son museau
Une trainée de sang.
Je l’ai mis sur le bas-côté.
J’avais du sang sur la main.
J’ai eu envie de pleurer.
J’ai regardé mon véhicule
J’étais mal garée.
Je suis repartie,
Les trois marcassins sur le bas côté.
Je ne comprenais pas
Pourquoi je ne pleurais pas.
J’ai hurlé
Dans ma voiture
J’ai hurlé
Puis je me suis calmée.
C’était hier, ça revient.

Etrange naissance

La chose

Me crache
Me ravale
Me recrache
Et me laisse là
Morte et mâchée
Chose lasse chue.

Dans la salive grasse
Mon oeil s’ouvre
J’y vois fou
Kaléidoscopique
Triple miroir renvoyant le reflet…
De mon oeil…?

Un doigt, le petit
Dans l’épaisseur, s’érige
Gratte puis
Perce.

Je me sens bébé quelque chose
Humain, chat ou serpent
Chose pleine de fluide
Lustrée, mouillée,
Collante, poisseuse…
Groguie.
Les neurones comme mes muscles…
Engourdis.

Je vois son oeil
Gros, très près.
Il semble gentil,
Dois-je avoir peur?
De toute façon, je ne peux rien faire
Là, tel un chewing gum épuisé.

Que suis-je pour toi,
Toi, avec ton gros oeil?
As tu conscience de ce que je suis?
De qui je suis?
De… qui… je… suis…
Mais…
Mais QUI je suis?!

Je me sens comme un nouveau-né.

Mon corps est rose et frêle
Ca, je le sais,
Mais je ne sais pas
Comment je me sens,
Et même si je dois y penser.

Que faire? Que faire?
Etre
Même si je ne sais pas
Qui je suis, même si je ne sais pas
Ce que je suis,
Etre
Et laisser faire.

Il n’a pas l’air méchant…
De toute façon je ne peux rien faire
Là, minuscule et fragile…

Et s’il me mange?
De toute façon je ne peux rien faire
Alors, sourire?
Pourquoi faire
Il m’a crachée, mâchée, recrachée…
Il ne comprend pas.
Alors sourire…

Je ne sais pas
Je me sens
Comme un nouveau-né.

Mes ongles cachés

Alice est partie d’un défi de son ami Khalid El Morabethi.
Le sujet: les ongles cachés
Ni une ni deux, sur les chapeaux de roues elle est partie,
Voilà ce qui est resté sur le bitume le long de cette course effrénée

Mes ongles cachés

C’est mon père
C’est à cause de lui
Connard
Quel connard
Je cache mes ongles
Je les ai peints
De vernis rouge brillant
J’aime bien quand ça brille
C’est un beau rouge
Je les ai regardés longtemps
Le rouge, et les paillettes
Longtemps
Longtemps.
Je suis rentrée dans mes ongles
Absorbée par les étoiles colorées
J’étais loin, dans la beauté
C’est haut la beauté
Ca fait quelque chose au cœur
Et même au corps
Je n’étais plus dans ma chambre
J’étais loin, je ne sais pas
Mais c’était bien
J’étais haut et j’étais loin.

Il ne peut pas comprendre
Je me sens seule
Il ne veut pas comprendre
Je me sens seule
Même si j’expliquais…
Je me sens encore plus seule
Je veux qu’il comprenne
Il ne veut pas
Il ne peut pas
Il s’en fout…

Peut-être qu’il a peur
Que je sois loin
Peut-être qu’il s’en fout
Et c’est tout
Mais peut-être qu’il a peur
Que je sois loin
Trop loin pour lui,
Et je ne suis que sa fille…

Quand j’y pense je jubile
Une force énorme m’envahit
Je lui fais peur
Moi
Sa fille
Moi
La folle
La chiante
La ratée
La bourreau…

J’ai dans la tête une chanson
Un homme qui chante « Tu vas me détruire »
J’entends « Je vais te détruire »
Il a peur
Oui il a peur
Je suis un miroir de malheur.

Je pense aux étoiles sur mes mains
J’aimerais partir avec elles
Là, maintenant
Mais
Il veut que je le regarde
Pendant qu’il me regueule qui je suis
Il me regarde au fond de mes yeux
Pendant qu’il me vomit qui je suis
Un monstre
Une folle immonde
Un poison
Une merde
Une pute
Une pute
Une pute

Je ne peux pas penser aux étoiles
Pardon mais je ne peux pas
Y penser et le regarder dans les yeux
Sans bouger
SANS BOUGER
Ni le bras
Ni la bouche
Ni les yeux

Je pense aux étoiles
Elles seront là après
Mais moi où est ce que je serai ?
Elles seront là après
Mais serai-je en capacité
De m’y évader
Dans les étoiles ?

Je sais que mon vernis
N’aura que le reflet de ma réalité.

Papa, tu m’as tuée
Je ne demandais rien d’autre
Que de toucher les étoiles.

Prends garde, constituante

Alors comme ça on te vire, mon ami
Tu es venu, la fleur au fusil
Et on te fustige !
Je ne crois pas en ta bienveillance
Comme je ne crois pas en la leur.
Si je pouvais t’étrangler de mes propres mains
Je ne le ferai pas
Pourtant qu’est ce que j’en ai envie !

J’ai réfléchi, j’ai pensé qu’il fallait
Que tu vives,
Et sur cette place, que tu parles.
On a bien besoin de cracher nos problèmes
Sur toi, sur d’autres,
Même si des cons vous êtes trop.

Alors on a privatisé la place ?
Nous l’ouverture, nous les possibles ?
Alors on a viré Finkielkraut?
Bien. Quel sens de la démocratie…

Que feras tu, ô constituante
Quand enfin tu obtiendras le pouvoir ?
Bouteras tu hors de France
Toutes celles et ceux que tu ne peux souffrir ?
Les patrons ?
Les intellectuels de droite,
Les actionnaires,
Les bourgeois,
Les religieux,
Les racistes,
Les médias,
Les politiques,
Les pollueurs,
Les individualistes,
Et tous les méchants ?

Prends garde, constituante,
Que tu ne te jettes toi aussi hors de tes frontières.

De quoi as tu peur, constituante,
A laisser un bouffon s’exprimer ?
Que crains tu donc ?
De te découvrir de droite à la fin de son discours ?
Shame ! Shame !
Ou que toutes celles et ceux qui t’entourent
En aient la révélation,
Et que tu te retrouves seule, à crier « Révolution ! »

Que crains tu du bouffon
Ô constituante ?
Qu’il ouvre le débat ?
Qu’il te fasse cogiter ?
Qu’il t’enface tes contradictions ?

Qu’as tu à gagner, constituante,
A rester dans la chaleur de tes acquis,
Et dans la propagande de l’ « amous solidaire » ?

Tu dis que tu n’as pas peur d’eux,
Alors laisse le donc parler !

C’est un citoyen,
Il prendra son ticket pour son tour de parole,
Il écoutera debout, dans le froid,
Ou assis au milieu des gauchistes.
Il attendra comme toutes et tous,
Et s’exprimera 2mn, comme les autres.

N’est ce pas plus grand humiliation,
Pour sa grande personne
Que d’être ramenée à l’état
De simple citoyen ?

Ne te raidis pas, constituante,
Tu en oublierais tes valeurs
Si souvent scandées,
Et n’aurais pas dans ton âme,
L’ouverture essentielle
Aux solutions que tu cherches.

Constituante, es tu prête maintenant,
A regarder ton cœur,
Tel qu’il est vraiment ?

La place

Je ne sais pas,
Je ne sais plus,
Une envie d’être en colère,
Et puis…

Je ne sais pas,
Je me demande,
Où être et où aller…
Mais…

Je ne sais pas,
Je sens que je suis à ma place,
Mais c’est ma place
Qui n’a pas de place,
Ou peut-être tout plein
En fait…

En fait j’ai jamais eu autant de place,
En fait je suis libre,
J’ai jamais été aussi libre,
J’ai jamais été aussi sûre
D’être à ma place.

Trouver sa place,
Sur une grande place,
Ici ou là, trouver du sens,
Ici et là.

Ma place est mouvante,
Elle n’est pas ici, ou là,
Elle est ici, et là,
Selon que je suis ici, ou là,
Elle me suit,
Elle est moi.

C’est confortable
La liberté.

Je ne peux pas être
Partout,
J’aimerais moi être partout.
Tant pis, je ferai avec ma place,
Si petite, si invisible,
Si inutile, pour certain-e-s.

J’étais à ma place,
Et j’ai pu ainsi
Faire de la place à d’autres,
Qui ne cherchaient pas une place,
Qui vagabondaient,
A la recherche d’une place
Provisoire.

Ils et elles ont pris un peu de place,
Et s’y sont senti-e-s bien,
Dans leur place, qu’ils et elles voulaient
Provisoire.

Finalement,
Quand on est libre,
On a beaucoup de place
Pour les autres ;

Pour se sentir libre,
Avant tout s’être fait une place,
En soi.

Tricky Alice dans la Poésie Debout parisienne