Le vide, ou Monologue d’un noceur parisien en quête de sens

Comme à l’accoutumée j’avais envoyé un texto groupé à Marie, Paul, Antoine, Mehdi et Alicia, et puis à d’autres contacts dont les noms ne me disaient plus grand-chose et desquels je recevais  parfois des mails auxquels je ne répondais pas. Dans mon canapé sous le plafonnier à la lumière blafarde, j’attendais anxieux la mélodie de mon smartphone annonçant les messages reçus. Le silence était tellement intense qu’il se matérialisait, moulé dans la blancheur anxiogène de mon appartement. J’allumai une cigarette; je n’avais pas eu à bouger plus que le bras et vaguement le torse, le paquet, briquet et cendar ne quittant jamais la table basse lorsque je restais chez moi. La sonnerie n’était pas terminée que déjà je lisais avec une fièvre contenue la réponse à ma bouteille à la mer. Antoine « Soirée Plaza 19h30 près Concorde dress code casual open bar vestiaire payant » Je me décontractai enfin, ce soir encore je ne ressentirai pas le malaise de rester dans ce lieu que je n’arrive pas à faire vivre quand tombe la nuit. Je ne sais pas pourquoi, mais quand tout devient noir, j’ai l’impression de mourir avec le jour et contrairement à d’autres, la nuit ne m’appartient pas du tout. Ni la télé ni la radio ne peuvent réellement me faire oublier que le monde obscur qui engloutit tout hors des murs de mon deux-pièces n’est pas un danger pour moi. Je regardai l’heure : 18h, parfait ; je respirai un grand coup pour me sortir de ma torpeur et me levai d’un bond, prêt à attaquer la nuit. Mon cerveau se mit à fonctionner à plein régime, je m’enivrai de cette effervescence soudaine  et en profitai pour mettre le turbo.  Casual… dans mon dressing je sortis une tenue de circonstance, en cogitant sur comment je pourrai marquer le coup, me différencier de ces trentenaires friqués dont je faisais partie, et qui débordaient tous d’imagination pour être unique dans cette foule de gens uniques finalement bien uniforme. Moi j’avais toujours été fantaisiste, un peu artiste, et j’aimais les vêtements décalés. Malheureusement j’avais rarement le courage de m’afficher avec dans un milieu où le look « décalé » a des codes décidément bien strictes. « Fantaisiste », le mot résonnait encore en moi et monta sans prévenir une violente émotion, un souvenir encore abstrait et, les mains sur les portes de l’armoire, la tête penchée, je me mis à pleurer doucement. « Fantaisiste », c’étaient mes parents qui me désignaient ainsi lorsque mes rêves dépassaient leur réalité morose, et à l’époque j’en étais presque fier, ça me rendait différent… Aujourd’hui je réalisai que c’avait été un coup d’enclume sur ma personnalité. Malgré ça je ne pouvais me gâcher la soirée avec ces prises de conscience absurdes et je ravalai vite mes larmes pour me concentrer à nouveau sur ma tâche première, m’habiller pour sortir. Je choisis pour me différencier de porter une cravate en soie noire, mais un peu lâche pour ne pas faire hors sujet. Ainsi qu’un pull en cachemire lie de vin, un Levis vert forêt, une paire de Sark en daim marron. Je gardai ma barbe de trois jours et réajustai devant la glace cheveux et sourcils. J’étais beau, j’étais prêt. L’heure marquait 19h04, j’attrapai un cuir, glissai mon portefeuille et mes clopes dans la poche arrière de mon jean et sortis. Métro. Ecouteurs sur les oreilles, l’esprit absorbé par des pensées parasites mes yeux parcouraient tous les recoins du wagon, s’arrêtant ici sur une coupe de cheveux, là sur un boubou coloré, là encore sur une bouche sensuelle… au risque de me faire rabrouer. Dans ma bulle toute cette agitation me semblait hors du temps, hors de tout ; elle avait sa vie propre comme une vidéo d’art contemporain et je la visionnais avec autant de circonspection. Concorde. Je m’engouffrai dans les couloirs, pressé de retrouver le groupe de blogueurs,  ou pique-assiette c’est selon, qui gérait les invit’. Je connaissais déjà le Plaza, j’y avais atterri un peu par hasard au tout début de ma vie de noceur parisien. Depuis je n’y avais jamais remis les pieds et j’avais envie de voir avec quels yeux (blasés sûrement), je le considérerai maintenant. Ils étaient déjà devant, eux se racontant les dernières soirées must-be, les autres vissés à leur Iphone, écumant du bout du doigt les partages d’autres addicts en temps réel. Alors que j’arrivais à leur niveau, ils levèrent la tête histoire de vérifier rapidement si je n’étais pas un mec qui aurait vu de la lumière, me saluèrent brièvement et se replongèrent dans leurs activités. Une fille que j’avais déjà vue et dont je ne connaissais pas le nom m’aborda « Hier t’as loupé le salon des grands, on a reçu grave de cadeaux ! » Je lui répondis que j’avais vu ça sur Instagram hier mais que je n’étais pas disponible. Elle s’en fichait bien de toute façon de savoir si j’étais disponible hier, et encore plus de ce qui m’avait retenu. De toute manière, je savais que je n’avais rien raté, les goodies récupérés n’auraient même pas pu servir de cadeaux pour ma famille éloignée. La foule commença à se mouvoir après que le gorille à l’entrée ait ôté la barrière, et après cinq minutes nous entrâmes. Liste d’invitation, couloir, vestiaire, et nous voilà montant les marches recouvertes de moquette tous avec la même obsession : accéder au buffet, avaler des petits fours et surtout s’abreuver de champagne gratos. La soirée ? Je m’en foutais bien ; mes amis ?… mes amis remplissaient déjà leur assiette de mignardises et mini-hamburgers d’une main et tendaient de l’autre une coupe vide aux serveurs débordés. Moi il n’y avait que le champ’ qui m’intéressait car c’était lui seul qui déciderait de la suite de la soirée. C’était mon décontractant, ma drogue perso dont les bulles légères avaient un effet magique sur l’atmosphère, faisant se fondre les gens dans le décor qui se colorerait en frétillant sous les néons. La musique elle me rappellerait bientôt que j’étais sans conteste le roi de la piste. Bref, ça m’aiderait surtout à m’intégrer moi au décor, et au pire cela aurait un effet satisfaisant.  Je tendis mon verre au serveur mais une bande de rapaces femelles à ma gauche usèrent de leur sourire carnassier pour obtenir pitance en premier, et je ne voulus pas passer pour un cuistre en m’imposant. Heureusement le garçon était solidaire et me servit d’abord avec un clin d’œil. Je remarquai qu’il était bien sapé, chemise amidonnée et cravate bien mise; clairement les serveurs avaient un dress code spécifique et contrairement à tous les bobos alentours, eux étaient beaux et classe. « Tout un métier » me dis-je. Ma coupe pleine je me frayai laborieusement un chemin en sens inverse car les gens se massaient toujours plus avidement vers le buffet où je me trouvais encore malgré moi. Sur mon parcours, le bras en l’air pour sauver de la chute ma potion magique, j’observai tous ces faciès, dont les rictus de babouins enfiévrés révélaient l’obsession d’assouvir des besoins primaires… Il transpirait de ces animaux l’angoisse de manquer, présentement de boisson et de nourriture. Le plus ridicule de la situation étant que tous ces primates sans exception auraient pu aisément se payer une bonne bouteille et la déguster chez eux entre amis en avalant des sushis. Mais non, ils préféraient venir s’entasser comme des poulets en batterie pour picoler gratis. Grotesque, et navrant. Je penchai la tête et souris ironiquement en me demandant ce que j’étais en train de faire, moi, qui les critiquais tous vertement ? … eh bien j’étais paumé. Eux sûrement aussi… mais j’avais ce sentiment qu’on n’était pas paumé pareil. Il y avait moi, paumé, tout seul, et eux paumés, en groupe… et ce choix là me semblait méprisable. Sorti de la foule compacte j’arrivai vers mes amis qui s’étaient trouvé un coin tranquille, loin de la frénésie du banquet. Alicia, canapé en bouche, me toisait avec un sourire que je n’aimais pas. Elle glissa un mot à Mehdi qui sourit lui aussi. Je les abordai avec un « Quel bordel dis-donc pour choper une coupe de champ’, on dirait un banc d’alcooliques anonymes en rechute ! » C’est là qu’Alicia enchaîna du tac au tac « Ta cravate là, c’était pour avoir l’air cool ou tu n’as pas compris le sens de ‘casual’ ? ». Je restai interdit un instant, tous m’observaient sans broncher, puis se fut Paul qui jeta la deuxième pierre « Non mais tu sais les mecs de province il leur faut un temps d’adaptation, et pour Damien c’est un peu plus long… ». Je fronçai les sourcils, de toute évidence leur humour sentait le fiel. Je voulus contrer par une remarque acide mais rien ne me venait, je sentais le poids de leur air moqueurs sur moi et ça me paralysait totalement.  Je rentrai en moi-même et tout se flouta autour de moi, le décor et les bruits. « La soirée ne devait pas commencer comme ça »  fut ma première pensée, puis « Je savais bien qu’ils ne me considéraient pas beaucoup mais pourquoi m’avoir accepté alors ? ». Trop de questions se bousculaient dans ma tête alors qu’ils avaient repris leur conversation en prenant soin de refermer leur cercle.  Toujours sous le choc ma bouche lança un « Bon je dois y aller » sauvant de la noyade mon honneur en carton et je quittai le monde de paillettes pour retrouver les murs blancs de mon appartement mort.

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