La bulle

Je sentis la toxine de l’angoisse sourdre dans mon estomac. Tandis qu’elle s’amplifiait, ma vue se troubla au rythme de mes battements de cœur, mon souffle se fit court et rapide comme sous une lourde poitrine, et soudain je me retrouvai à l’intérieur de moi, spectatrice de mes organes dysfonctionnant. Une perception auditive ou visuelle extérieure me fit réaliser l’anormalité de ma situation et lorsque je voulus m’en échapper, une bulle s’était formée autour de mon enveloppe charnelle. Une barrière transparente mais bien présente m’empêchait effectivement de revenir dans le monde tangible où les gens semblaient vaquer à leurs occupations sans rien remarquer, ni de la bulle, ni de mon introversion et encore moins du poison se diffusant dans mon corps.  De mon côté je m’efforçais de le contenir alors qu’il infiltrait peu à peu mes veines, mes nerfs et mes humeurs, car je savais pertinemment que s’il me gangrénait, le monde réel désormais hostile deviendrait bientôt terriblement suffocant. Une lueur d’esprit. Je pris soudainement conscience que j’étais à l’accueil d’une grande société, et que ce matin même fusaient à la réception de multiples appels, colis et rendez-vous. « Gérer, avoir l’air normale » pensais-je, « Trouver le mode automatique et s’y accrocher jusqu’à ce que disparaisse cette merde» … en attendant il fallait donner le change. Un appel. Je décrochai, et tel un robot  je trouvai les informations utiles dans mon disque dur, les fis parvenir jusqu’à ma bouche et les vocalisai à mon interlocuteur. Après avoir raccroché j’étais bien incapable de dire quel était le sujet de l’appel, … quel appel ? … l’événement avait déjà été aspiré dans ma réalité nébuleuse. Ma main attrapa de nouveau le combiné avant même que la sonnerie captée par mes oreilles se conceptualise en idée, et je répondis encore sur le même schéma. J’aurais pu fonctionner comme cela jusqu’à la fin de service mais je détestais obéir à mon angoisse, et surtout un grain de sable dans les rouages aurait pu la rendre visible aux yeux de tous. Impensable, je devais absolument protéger mon secret et pour cela il fallait que je m’extirpe de ce bourbier. Heureusement, et tristement, des années de vécu m’avaient donné quelques clés pour stopper le processus d’envahissement, et je décidai donc de revenir à l’origine du malaise. Cette démarche était stressante et demandait beaucoup d’énergie mais étant données les circonstances c’était la seule que je trouvai acceptable. Quelle pensée avait déclenché l’anxiété qui m’isolait en moi de la sorte ? Je remontai ainsi le fil logique et farfelu de mes idées jusqu’à ce que le nom de Philippe provoque une infime décharge électrique dans le fond de mes tripes. « Oui, évidemment c’était ça ! » me répondis-je en moi-même. La veille il avait encore essayé de me contacter alors que je m’acharnais depuis des semaines à faire sortir cet être toxique de ma vie. Il y était entré comme tous, nonchalamment en apparence, pour de vrai insidieusement, mais j’étais prête à tout à l’époque pour combler mes besoins d’amour et de lâcher prise, et avec lui encore je m’étais persuadée qu’il soulagerait mes souffrances. Intimement je savais ce qu’il en coûtait de ne pas se respecter, et ce qui devait arriver arriva. Plus je poursuivais cette relation informe, plus je subissais violemment son absence d’affection et plus la frustration obscurcissait le bref plaisir artificiel que j’en avais tiré. Un jour j’avais donc pris mon courage à deux mains et lui avais envoyé un long SMS dans lequel je lui exprimais mon désarroi, et sa réponse immédiate, froide et décontextualisée, m’avait permis de mettre un terme à cette liaison unilatérale et dangereuse. Malgré cela je craignais de rechuter et je savais que ma peur était fondée. Cette peur… oui, c’était précisément ça ! Je venais de découvrir  la cause de mon mal-être et forte de cette découverte je respirai profondément.  « Tu y arriveras, n’aie pas peur » me rassurais-je. Au fur et à mesure que je me calmais, la bulle s’effaça, les silhouettes et le décor redevinrent nets, le volume sonore se normalisa et tout ce qui m’entourait reprit enfin sens. J’étais vraiment soulagée d’avoir réintégré  le monde des vivants, et même je me sentis victorieuse. Entre-temps j’avais enfermé l’alien dans une bulle à l’intérieur de moi, dans l’attente d’être enfin au calme pour m’en débarrasser définitivement.

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