Cindarelle et le Palais de Lumières, 1ère partie

 

Cindarelle se souvient parfaitement de son arrivée dans le Palais de Lumières il y a de cela dix ans. La splendeur des lieux, la foule en liesse et l’arrivée du roi l’avaient à l’époque fortement impressionnée. Aujourd’hui, les quatre murs dorés de sa prison lui rappellent quotidiennement que ces réjouissances s’avérèrent le début d’un long calvaire.

Tout commença le matin de ses quatre ans, elle avait été réveillée en sursaut par le claquement des rideaux qu’on tirait vivement et tandis qu’elle émergeait confusément de ses rêves, elle nota une vive agitation dans la maison. Marianne l’avait levée à la hâte, oubliant de l’amener aux WC comme à l’habitude et l’avait immédiatement pressée dans la salle de bain où elle s’employa à l’accoutrer. Elle lui brossa d’abord énergiquement ses beaux cheveux d’or en les arrangeant avec doigté de quelques épingles dorées avant de lui enfiler des culottes de coton, puis de fins collants de soie bleu-ciel, une robe blanche en dentelle ajourée et pour finir une paire de bottillons noirs. Cindarelle, somnolente et secouée de toutes parts ne comprenait rien à cette affairement inhabituel, elle qui avait coutume de petit-déjeuner au calme avec Marianne dans la cuisine, et dans la précipitation elle finit par s’uriner dessus pendant qu’elle se faisait traîner dans les couloirs par la gouvernante impatiente. Comme le liquide chaud mouillait culottes, collants et bottillons pour se répandre sur le parquet ciré, l’enfant se figea de honte jusqu’à ce que Marianne se rende compte de l’accident, et la voyant ainsi souillée et penaude elle s’effondra subitement en pleurs. Complètement déconcertée par le spectacle d’une vive tension soudainement relâchée, la petite prit conscience qu’une menace sourde planait sur elle et prit peur intérieurement. La bonne se reprit bientôt, inspira profondément, puis se retourna vers la fillette en la fixant droit dans les yeux « Je suis désolée, je suis vraiment désolée ! ». Ces brèves excuses furent l’unique explication qu’elle concéda à Cindarelle avant de l’entraîner aussitôt en sens inverse pour la changer.

Peu de temps après on l’amena à nouveau endimanchée devant sa mère, assise dans un coin du salon et le visage baignant dans le soleil matinal. La scène était surprenante, car bien qu’elle eut pour habitude de s’installer dans le fauteuil sous la grande fenêtre, elle n’y venait que tard le soir pour lire à la lueur de l’imposante lampe à huile sur le guéridon en merisier. Il ne lui était jamais arrivé de prendre le temps de se poser là le matin car ses journées étaient d’ordinaire bien trop remplies. Toutefois, Cindarelle fut plus frappée encore par l’élégance singulière de sa mère, ainsi que par l’étrange et désagréable impression de ne pas la reconnaître. Elle était en effet vêtue d’une magnifique robe corsetée couleur lila, agrémentée d’un chapeau de feutre pourpre à voilette noire et d’une capeline en soie vert émeraude. Une paire de bottines en cuir blanc achevait sa splendide toilette. Son visage lui était extrêmement figé, et la petite avait du mal à deviner ses traits sous l’épaisse couche de poudre blanche et du carmin qui ornait ses lèvres et pommettes telle une poupée de porcelaine. Même son regard plongé dans le vide semblait éteint, comme si elle espérait que la mort achève un travail déjà bien avancé. Tout à coup le mannequin s’anima et plongea ses grands yeux bleus dans ceux innocents de l’enfant pour l’observer intensément. L’atmosphère se faisait extrêmement pesante et Cindarelle, le souffle court et le regard suppliant, intimait silencieusement à sa mère de la rassurer. A cette imploration muette elle s’entendit juste répondre « Il est temps de partir. », des mots glacés qui sonnèrent dans les oreilles de l’enfant comme une sentence. Affolée, la fillette ne trouva d’autre option que de se jeter avec angoisse aux pieds de sa mère pour l’apitoyer, elle qui la rejetait soudain froidement, et tandis qu’elle s’agrippait à la robe bouffante, elle se mit à sangloter un « Maman » implorant de questions, un « Maman » qui hurlait « Que se passe-t-il ? Pourquoi ne me dites-vous rien? ». La femme posa fébrilement la main sur la tête de l’enfant, lui releva le menton et, d’une main douce et affectueuse, essuya les larmes de ses joues humides. La petite se redressa, osant une approche timide et reçut une approbation implicite. Elle se réfugia alors aussitôt dans les bras de sa mère qui dans un élan de faiblesse la serra fort, car elle savait que c’était la dernière fois qu’elle respirait son si particulier parfum de douce sueur et de lavande séchée. La douleur passée elle se leva avec sang froid, et scrutant avec anxiété sa fille de haut en bas pour s’assurer de sa beauté, elle lui attrapa fermement la main et se dirigea vers l’entrée, la servante suivant de près, une petite valise à la main.

Une voiture et un cocher les attendait dans la cour. Ce dernier ouvrit la porte du carrosse dans lequel elles grimpèrent prestement et la petite tenta un dernier « Maman, où partons-nous ? », question finalement étouffée par le démarrage en trombe des chevaux.

 

Alice s’essaie à la nouvelle…

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