Lune noire

« Ayooo ! »
« Ayoooooï ! »
Entends le cri de la prêtresse, là-haut sur la colline
C’est la nuit à lune noire, elle s’est réveillée et appelle !

Elle appelle son peuple à la transe.
Ces soir les esprits du ciel et de la terre se rejoignent
Et s’allient aux êtres du milieu.
La corde des chiens a été coupée,
Ils sont partis dans la forêt s’accoupler avec les louves
Tandis que chouettes et chauves-souris tournent en cercle
Autour du feu central où la tribu s’est regroupée.

« Ayoooo ! Ayooooooï ! »
Entends le peuple qui lui répond.
Les vieilles battent le tambour, les jeunes dansent
Hypnotisées par le ballet des flammes rousses.
Les hommes, à genoux le front posé sur le sol,
Ecoutent la terre, à l’affût du signe.

Soudain le sol se met à trembler et le ciel avant si sombre
Se teinte de fuchsia et de pourpre
« Ayoooo ! Ayoooooï !!! »
Elle est là.

La déesse Ahinu,
Déesse des mondes subtiles, des forces et des vibrations
Déesse des structures complexes et aléatoires
Déesse du vivant et de l’inerte
Déesse enfin de l’unité et du désordre
Est apparu dans la fumée.

C’est le temps de prier
Toutes et tous s’assoient, mains dans les mains
Pour communier là avec les éléments
En silence. Seul crépite le grand feu.
L’alliance des mondes durera toute la nuit
Et demain, lorsque le soleil remplacera la lune
Le peuple prendra la route de la grande Migration.

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Sur une feuille

Toi et moi sur un arbre
En équilibre, regards joints
Automne léger.

***

Main dans la main
Sur une feuille
Les pieds dans l’air
Le coeur au chaud

Tu m’fais du g’nou
J’te fais du pied
Et nous voilà
En courte échelle

Grimpant gaiement
Toi moi sur toi
Vers ces doux cieux
Qui nous appellent

Pied dans la main
Mains sur la lune
Gais acrobates
De nos amours.

Mot

 

Transmettre un mot
Transmettre le mot
Il n’y a pas de « le »
Il n’y a pas de mot
Transmettre le sens
Dire.
Penser.

S’arracher un cheveu
Penser LE mot
Regarder le cheveu
Penser LE mot
Le même ?

Dans un miroir s’observer
Penser ?
Il n’y a pas de mots
Là.
Il y aura des mots
Non
Il n’y a pas de mots

Le temps
S’est
Arrêté

Sidération.

Pensées confuses
Il n’y a pas de mots
Il y a des …
Et des .. … ..
Il y a un regard
Il y a CE regard
Il n’y a pas besoin de mots.

Transmettre
Transmettre

Pas les mots

Transmettre
Transmettre

Mettre en

Il ne faut pas de mots
Il y a trop de mots
Il y a trop
Trop
Trop
Trop

Trop

Chut.

IL Y A TROP DE

IL Y A TROP DE
IL Y A TROP DE MOTS !
IL Y A TROP DE MOTS !!
IL Y A TROP DE MOTS !!!
IL
Y
A
TROP
DE
MOTS
!

Chut.

Je ne veux plus de mots
Plus de

Plus de

Plus

Regarde, je tremble…

Chhhhhut.

 

 

“Ode” à ma région

 

J’aurais voulu vous parler avec élan, le visage lumineux et le cœur qui chante

Évoquer le parfum des fleurs et la douceur du printemps

Vous décrire la danse des abeilles vibrant sur la lavande

J’aurais souhaité vous décrire les veaux pâturant près de leur mère

Et la musique des cours d’eau zébrant les plaines et les vallons.

J’aurais aimé vous parler de l’araignée tissant sa toile avec minutie

Et de la douceur des câlins de cette chatte près de chez moi,

J’aurais souhaité vous dire combien j’ai aimé glaner les noix sur les chemins

Et cueillir les pommes sauvages sur les arbres croulants,

J’aurais voulu vous dire les poules intriguées, les oies agacées et les gallinules au cri cocasse,

J’aurais adoré conter l’odeur du sous-bois, le bruissement de ses feuilles et sa lumière tamisée

J’aurais tant voulu vous faire connaître la saveur des légumes de cette terre

Et vous entraîner sur les chemins de craie à l’herbe doucement brûlée

Pour y cueillir les délicates fleurs des champs.

 

J’aurais aimé vous raconter tout ça les yeux emplis d’étoiles

Pourtant c’est pleine de solitude que je l’ai vécu

Et me revoilà parmi vous, ici, à Paris,

Nue de mes fantasmes enterrés.

Dis moi dix mots

Si je n’avais que dix mots à te dire
Je serais bien maladroite
Il faudrait que d’une vie je fasse des romans
Qui, lorsqu’ouverts, répandraient des fleuves de sentiments et de pensées,
D’incohérences et de lucidité.
Si je n’avais que dix mots à te dire je hurlerais le temps que durent dix mots
Parce que dix mots c’est un Enfer
Parce que dix mots c’est pour les sages ou bien les mourants
Parce que dix mots ne sont pas pour moi
Et encore moins pour toi.

 

Concours association Nomad

La trace

Il y a une trace
D’un truc
Oublié
La sentence
D’un acte
Une fêlure
Ouverte
Un peu
Une aiguille
Un fil
Ouvert
Fermé
Pas fermé
Qui sait
Ca pue
ou pas
Si ca pue
C’est ouvert
Si ca pue pas
Qui sait
Un peu de temps
Jusqu’à ce que
Un truc
Retrouvé
ou bien
Nouveau
Qui sait
Qui sait…

L’Incohérence

Un moment.

Ou était-ce un autre?

Celui là ou celui ci.

Et dire

Et dire que…

Mais…

Il y a incohérence.

Il me semble que,

Mais en fait…

Il me semble que je nage à côté de l’eau

C’est incohérent.

Ca oui!

Pourtant c’est ce qu’il se passe,

Enfin…

Je crois…

Mon discours?

Incohérent?

Monsieur c’est un monologue!

Mais vous n’existez pas.

Tout ça est bien incohérent.

La scission

Il est un temps.
Il faut un temps.
Non, il est le ressenti d’un temps.
Plus de “il faut”.
“Il faut” tue.
“Il faut” ne s’accorde avec rien.

Il est le ressenti d’un temps,
Celui de la scission.
Dénouer les liens ou
Les couper…
Dénouer, c’est mieux.
Plus mâture
Plus ressenti et réfléchi,
En même temps, ou
Chacun son tour.
Mais le fruit en est une composition
Qui accueille les deux.

Scission
Un cri
Un besoin
Une étape trop jeune
Je suis encore trop “jeune”.
J’ai peur
Je crie
Je veux faire scission.

“Je veux” c’est un peu comme “il faut”
C’est un enfermement
Emotionnel, rationnel,
Il semble y avoir autant de prisons que de libertés.

Rage, peur, colère, peur, détresse, tristesse, honte, dégoût, rage, impuissance, frustration, peur.

Cri, panique, syncope avortée, calme sournois, calme mortifère, chaleur, pulsion de vie, cri, pleurs, pleurs, ratatinement, disparition… et non, justement, pas disparition;

Damned!

Laissez moi mourir je ne suis pas assez forte
Laissez moi tranquille, s’il vous plait
S’il vous plait
S’il vous plait…

Il en est pâle le temps des flocons saignants.

Les trois petits sauvages

La nuit .

Trois, ils étaient trois.
Mon dieu, je les ai vus tout de suite
Mais
J’ai surtout vu celui-là.
Il bougeait
Encore.
Une course pour se sortir de son état
De sa situation
Du danger.
Je ne bouge pas comme ça
Je ne suis pas un petit sauvage.
Les deux autres je les ai vus aussi. A peine.
Mais je les ai vus.
Un à gauche
L’autre à droite.
J’ai évité celui qui gisait sur la route.
Je ne pensais pas que c’étaient
Des petits sauvages.
Je pensais que c’étaient
Des compagnons. Des chats.
Je l’ai évité, par instinct.
J’ai continué
Doucement
Je me disais « Oublie » « Oublie »
Tu n’es pas assez forte
Pour supporter ça.
« Oublie »
Je me suis souvenue. En fait
Je n’ai jamais oublié
Que je m’étais jurée d’agir.
Je ne me sentais pas forte
Je ne me suis jamais sentie assez forte.
Qu’allais-je donc faire ?
La tristesse, la colère, le danger…
Je me suis arrêtée
Je suis revenue.
J’étais sous le choc.
Qu’allais-je faire de ce chat
Gisant sur la route
Vivant.
Ce serait horrible
Mais je suis revenue.
J’avais fait des appels de phares
Quand j’avais continué mon chemin.
Pour la bête.
Pour mes congénères.
Je suis arrivée.
Ce n’étaient pas des chats
C’étaient des petits sauvages.
Des marcassins.
Le premier gisait à droite.
Le second, qui bougeait à mon premier passage, était mort entre temps. Sur la route.
J’ai garé mon véhicule. Mal.
Je suis sortie.
Je suis allée près de celui qui gisait sur la route.
Il était mort. Heureusement.
Je l’ai ramassé.
Quoi de plus horrible que de mourir sur le bitume !
Il était gros, lourd comme un chien
Chaud.
J’ai eu peur qu’il se réveille.
Je l’aurais dans ce cas laissé agoniser dans mes bras.
Il ne bougeait pas
Ne respirait pas
Il était mort.
Heureusement.
Le troisième je l’ai aussi déplacé sur le bas côté. Sur l’herbe, la terre, là où on devrait tous terminer
Sur la terre.
Il était chaud, et mort.
Des voitures passaient
Sans s’arrêter. Ni pour moi, ni pour eux
Faisant voler les bouts de plastiques du véhicule
Qui avait percuté les trois petits sauvages
Et qui ne s’était pas arrêtée.
Ni pour les trois petits
Ni pour protéger ses congénères.
Je suis revenue voir le premier.
Il y avait près de son museau
Une trainée de sang.
Je l’ai mis sur le bas-côté.
J’avais du sang sur la main.
J’ai eu envie de pleurer.
J’ai regardé mon véhicule
J’étais mal garée.
Je suis repartie,
Les trois marcassins sur le bas côté.
Je ne comprenais pas
Pourquoi je ne pleurais pas.
J’ai hurlé
Dans ma voiture
J’ai hurlé
Puis je me suis calmée.
C’était hier, ça revient.