Les trois petits sauvages

La nuit .

Trois, ils étaient trois.
Mon dieu, je les ai vus tout de suite
Mais
J’ai surtout vu celui-là.
Il bougeait
Encore.
Une course pour se sortir de son état
De sa situation
Du danger.
Je ne bouge pas comme ça
Je ne suis pas un petit sauvage.
Les deux autres je les ai vus aussi. A peine.
Mais je les ai vus.
Un à gauche
L’autre à droite.
J’ai évité celui qui gisait sur la route.
Je ne pensais pas que c’étaient
Des petits sauvages.
Je pensais que c’étaient
Des compagnons. Des chats.
Je l’ai évité, par instinct.
J’ai continué
Doucement
Je me disais « Oublie » « Oublie »
Tu n’es pas assez forte
Pour supporter ça.
« Oublie »
Je me suis souvenue. En fait
Je n’ai jamais oublié
Que je m’étais jurée d’agir.
Je ne me sentais pas forte
Je ne me suis jamais sentie assez forte.
Qu’allais-je donc faire ?
La tristesse, la colère, le danger…
Je me suis arrêtée
Je suis revenue.
J’étais sous le choc.
Qu’allais-je faire de ce chat
Gisant sur la route
Vivant.
Ce serait horrible
Mais je suis revenue.
J’avais fait des appels de phares
Quand j’avais continué mon chemin.
Pour la bête.
Pour mes congénères.
Je suis arrivée.
Ce n’étaient pas des chats
C’étaient des petits sauvages.
Des marcassins.
Le premier gisait à droite.
Le second, qui bougeait à mon premier passage, était mort entre temps. Sur la route.
J’ai garé mon véhicule. Mal.
Je suis sortie.
Je suis allée près de celui qui gisait sur la route.
Il était mort. Heureusement.
Je l’ai ramassé.
Quoi de plus horrible que de mourir sur le bitume !
Il était gros, lourd comme un chien
Chaud.
J’ai eu peur qu’il se réveille.
Je l’aurais dans ce cas laissé agoniser dans mes bras.
Il ne bougeait pas
Ne respirait pas
Il était mort.
Heureusement.
Le troisième je l’ai aussi déplacé sur le bas côté. Sur l’herbe, la terre, là où on devrait tous terminer
Sur la terre.
Il était chaud, et mort.
Des voitures passaient
Sans s’arrêter. Ni pour moi, ni pour eux
Faisant voler les bouts de plastiques du véhicule
Qui avait percuté les trois petits sauvages
Et qui ne s’était pas arrêtée.
Ni pour les trois petits
Ni pour protéger ses congénères.
Je suis revenue voir le premier.
Il y avait près de son museau
Une trainée de sang.
Je l’ai mis sur le bas-côté.
J’avais du sang sur la main.
J’ai eu envie de pleurer.
J’ai regardé mon véhicule
J’étais mal garée.
Je suis repartie,
Les trois marcassins sur le bas côté.
Je ne comprenais pas
Pourquoi je ne pleurais pas.
J’ai hurlé
Dans ma voiture
J’ai hurlé
Puis je me suis calmée.
C’était hier, ça revient.

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Le temps des princesses

Alice

Il n’y a pas le temps
Non, rien de rien
Tu cours dans la prairie
Nue comme un vers sans prose
Les herbes vertes et fraîches
(fumer nuit à la santé)
Deviennent durs charbons noirs
(Garde bonne mine quand même, amie)

 
Ondine

Il n’y pas le temps
Et tout s’en va
Ondulant dans l’eau profonde
comme l’homme de l’Atlantide
Ta queue agile de poisson
d’eau de merci beaucoup
Devient soudain jambes fragiles
A table (cfr titre)

 
Myrtille

Il n’y a pas le temps
De déjeuner en paix
Dans le faste de ton château
De cartes postales
Les tentures d’or et de soie d’Inde
sentent le dal tadka et
Deviennent torches enflammées
Comme le Capitaine Flam si je puis dire

 
Samia

Il n’y a pas le temps
Sur le boulevard du temps qui passe
Tu vivais chez tes parents
Entre Père Noël et Mère Poulard
Toute fière ton diplôme en poche
(l’expérience est aussi un diplôme)
Devient ton passeport de caissière
(Sortez du bocal, consommez local)

Il n’est plus le temps
(ni des cerises ni des secrets)
Des princesses
(ni des princes à linge si je puis dire).

 

Poème en duo avec Gaëtan Sortet (http://www.gaetansortet-art.be/)

Marie

Call me humain dragon Sick by repeating the same sentence « You’re going to die anyway »

Marie le dragon
C’est un mélange
C’est une mélasse
La merde d’un ange et les vomissements d’un petit diable
Un mélange
De «  tu me tues, tu me tues »
Le silence, le repas pourri sur la table
Et le ciel
Les cris non-stop de l’enfant
Et le ciel
Le sourire d’une hirondelle
Et le ciel
Un mélange
La lumière au fond du mur
Et l’attente, les larmes et la honte, une arme et la main tremblante, une âme et le cœur en vente, l’impuissante haine de l’enfant et la mère qui chante
Et la mère suicidaire
Et Marie
Le ciel
Le bruit de la porte et «  Marie tu me tues, tu pourris l’air »
Et le beau sens
Et la bête qui sort
Marie le dragon

C’est un mélange…
Une mélasse, masse informe
Explosion inanimée
Chose confuse mal fagotée
Liant du tout avec du rien
Nourriture crûement mâchée
puis recrachée

C’est le mélange
De l’absurdité et du temps
De la souffrance et du vide
De l’absence et de l’espace
De l’espoir et d’un mouroir

C’est un mélange
Ce n’est rien
Qu’un mélange
Ce n’est rien
Ce n’est rien

C’est du rien en trop
C’est du trop dans le champ de vision
C’est la poussière dans l’oeil
L’accouphène continu
Le cor sous le pied
C’est un mélange de
Ce qui ne doit pas se voir
C’est laid
Ne doit pas se sentir
Ca pue
Ne doit pas se manger
Ne doit pas se toucher…

Ce qui ne doit pas se dire.

Ce mélange…
Apre bataille
C’est la vie et la mort
Jouant des coudes
Sans jouissance
Dans le cœur de Marie
Dans le cœur du Dragon
Petit boum
Petit boum
Un grand BOUM…

Le ciel
l’attente, les larmes et la honte, une arme et la main tremblante, une âme et le cœur en vente, l’impuissante haine de l’enfant et la mère suicidaire qui chante
Marie le dragon.
La poussière
Dans les bras
Dans l’œil
Dans le sang
Dans le cœur.

Audrey Chambon & Khalid EL Morabethi

Etrange naissance

La chose

Me crache
Me ravale
Me recrache
Et me laisse là
Morte et mâchée
Chose lasse chue.

Dans la salive grasse
Mon oeil s’ouvre
J’y vois fou
Kaléidoscopique
Triple miroir renvoyant le reflet…
De mon oeil…?

Un doigt, le petit
Dans l’épaisseur, s’érige
Gratte puis
Perce.

Je me sens bébé quelque chose
Humain, chat ou serpent
Chose pleine de fluide
Lustrée, mouillée,
Collante, poisseuse…
Groguie.
Les neurones comme mes muscles…
Engourdis.

Je vois son oeil
Gros, très près.
Il semble gentil,
Dois-je avoir peur?
De toute façon, je ne peux rien faire
Là, tel un chewing gum épuisé.

Que suis-je pour toi,
Toi, avec ton gros oeil?
As tu conscience de ce que je suis?
De qui je suis?
De… qui… je… suis…
Mais…
Mais QUI je suis?!

Je me sens comme un nouveau-né.

Mon corps est rose et frêle
Ca, je le sais,
Mais je ne sais pas
Comment je me sens,
Et même si je dois y penser.

Que faire? Que faire?
Etre
Même si je ne sais pas
Qui je suis, même si je ne sais pas
Ce que je suis,
Etre
Et laisser faire.

Il n’a pas l’air méchant…
De toute façon je ne peux rien faire
Là, minuscule et fragile…

Et s’il me mange?
De toute façon je ne peux rien faire
Alors, sourire?
Pourquoi faire
Il m’a crachée, mâchée, recrachée…
Il ne comprend pas.
Alors sourire…

Je ne sais pas
Je me sens
Comme un nouveau-né.

Décomposons les mots en mots

Libellule
Libère la lune
Libre l’ibère et la lutine
Livre vibre l’hiver berbère héla la flûte mutine
L’ivre vive bredouille et hiberne, Berth bergère vénale lutte muette et mâtine
L’avare ivresse vivace bretonne douce rouillée bernique breizh Bérangère vénéneuse et fatale loutre fluette et badine
L’avarice vitales vacances qui branlent et tonnent la douleur sereine souillée thermique brise dérangeante vénérienne en noeud flottant outre le luth champètre ébahi…

Voilà voilà…

La maturité, réflexion

La maturité…

C’est quand tu te portes, enfant, sur le dos

Quand tu as tissé un hamac dans ton coeur

C’est l’enfant confiant qui t’accompagne, dans son costume de chevalier

C’est quand s’allège le fardeau des fantômes

Quand tous les recoins de ton âme n’ont plus peur du noir

Quand les abîmes menaçants ne jonchent plus ton futur

Quand tu sais que tes ailes te portent, même si tu ne sais comment

Quand tu peux transmettre sans ordonner

Quand tu n’as plus besoin de jouer, et que tu joues pour le plaisir

 

A vous de compléter cette liste heureuse et sans fin 🙂

 

 

Clochards sans étoile

Une réflexion sur les clochards.

 

Je pense à celles et ceux qui vivent les nerfs aiguisés par le froid, la faim, la peur et le dédain.

Les clochards.

Je pense au jour qui n’arrivera pas où je pourrai garder ces quelques pièces dans ma main. Sur le chemin, toujours données et toujours plus tôt. Toujours plus de ceux qui attendront la prochaine fois, que je remette quelques pièces dans ma main.

Sur le chemin je regarde le sol pour éviter les merdes, à la place j’y vois ceux qui dorment dedans.

Car le trottoir accueille tous les déchets de la société.
Il ne trie pas, et nous, la société, n’avons plus la place intime pour trier, l’inerte du vivant, le mégot du clochard.

Je pense aux “clochards célestes”. Sous la pollution et les réverbères, les clochards de Paris n’ont même pas d’étoiles pour rêver.

Pas d’étoiles, pas de berger, mais parfois une bouteille qui ne montre pas le chemin mais qui le trace, indubitablement.

Ca me rend triste. Un clochard, deux clochards, dix clochards, cent clochards… sous le ciel de Paris.

Ce n’est pas romantique et mes sentiments se figent.

Pourtant, si je ne m’émeus plus, qu’est ce qui me permettra de distinguer leur carcasse brisée de celle de pigeons morts?
Si j’éteins l’humanité en moi, ne serai-je pas tentée de préférer le pigeon, grattant les miettes de mon sandwich, au clochard quémandant les miettes d’une vie que je ne peux pas lui donner?

Culpabilité face au reflet pathétique de ma propre condition;
Colère, rancoeur envers ces empêcheurs de vivoter en rond;

J’en viendrais à les imaginer “soleil vert” en puissance,
J’en arriverais à me dire “Pourquoi pas?”
Qu’après tout ils sont foutus
Que la société ne peut assumer toute la misère du monde
Que la Nature fait le tri
Que finalement tout cela est dans l’ordre des choses

Et je me sentirais soulagée.