Sonnet de Marie-Laure Grouard (1822-1843)

A M. L. Ulback.

 

Vous m’avez dit un jour: Jeune fille poëte,

Ne chantez point votre âme et cachez votre coeur;

La femme, parmi nous, doit demeurer muette,

Renier ses amours et garder sa douleur.

 

Et moi je vous réponds: Dites à la tempête,

Aux grands vents, aux grands flots d’étouffer leur fureur;

Faites taire au vallon l’écho fort qui répète

Ou le cri de souffrance ou le cri du bonheur;

 

Dites au rossignol, sous la grande ramée,

Que son accent fait peine à votre âme alarmée…

Qu’il se taise toujours… Défendez au reclus

 

D’invoquer l’espérance et la liberté sainte;

Faites taire tout bruit, tout chant et toute plainte:

Quand tout sera muet, je ne chanterai plus.

Mon corps est si fragile

Mon corps est si fragile
J’ai une tête en bois,
Et des pieds en argile ;
L’enveloppe que l’on voit ?
Une carcasse inutile.

Des jambes peu toniques,
Mais que dire des bras ?
Et le cou névralgique
qui soutient le trépas
d’un cerveau tyrannique.

Ah je me sens si lasse !
Mes nerfs à vif, aigris
Par une guerre crasse,
Et mes muscles meurtris.
Quel corps inefficace.

Princesse au petit pois,
A l’époque on pensait,
Que tous ces matelas,
Révélaient ta beauté ;
Mais où était ta joie…

De merde et de sang

Je suis faite de merde et de sang.

Je suis faite de merde et sang
Le sang et la merde
La merde et le sang.

Je suis faite de merde et de sang.

Je suis faite de merde et de sang
Bassesses, souillures
Cachées ne révélant
L’infâmité obscure
De mes trous déversant!

Je suis faite de merde et de sang.

Je suis faite de merde et de sang
Sournoisement
S’unissent les matières,
Punition dégradant
La femme tout entière!

Je suis faite de merde et de sang.

Je suis faite de merde et de sang
Odeurs mélangées
Sensation décadante
Ecoeurée, enivrée
Je me sens si vivante!

Je suis faite de merde et de sang
Je suis faite de merde et de sang
Je suis faite de merde et de sang.

Extrait de “Brûlure – Journal de la danse III” de Etcha Dvornik

À peine arrivant dans la salle et avant de me changer, je commence à danser. Urgence ! Je me déshabille en dansant, je danse en me déshabillant ! Le premier geste et les autres, moi qui ne croyais plus danser ! Dans quelle forêt me suis-je perdue ?
Brûlure ! Vibrations du basin, c’est étonnant comme ça peut bouillonner ! Je ne peux pas le dire ni l’écrire, juste bouillonner !     Plus tard, les mots arrivent. Ou des images comme la réponse aux tensions. Dès que les images apparaissent, les tensions cessent, le plaisir, le calme, je pense au spectacle, à la représentation. J’ai longtemps fonctionné comme ça. Maintenant je sais que dans « le spectacle », dans la « représentations » je ne retrouverai pas le même plaisir qu’au moment de la formations d’images à « l’intérieur de moi ». Ça me paralyse. Transport, déplacement dans le temps. Quand la tension passe, ces images-là n’ont plus d’importance, perdent leur nécessité.

(Quelles sont les racines de l’acte de la création) ?
En train d’écrire le curriculum. Tant des choses oubliées, toutes ces « techniques » de la danse que j’ai travaillé, comme elles sont belles ! Avec chacune un autre corps ! D’autres vies, d’autres corps ! Tous ces cours que j’ai suivis, j’ai tout oublié. Rien que d’y penser je suis fatiguée ! Quand le danseur ne danse pas, tout le travail qu’il a fait n’est visible nulle part ! Il faut que je travaille sur cette mémoire ! Jusqu’ici je n’ai regardé que devant moi, maintenant je commence de regarder en arrière et en avant !
Un Journal en vitesse :
les premières jours : des improvisations, des premières jets, beaucoup des choses, beaucoup d’objets, très épuisée, des courbatures.
Je regarde la vidéo, je dis : je garde telle quelle !Pourtant, on ne peut pas garder « telle quelle » !Ce décalage entre les corps d’hier et d’aujourd’hui, le temps présent dans la structure d’œuvre. Les belles lumières, le bonheur, je retrouve pour une heure, deux, l’éternité du temps d’autrefois.
Je suis pressée, j’essaye de travailler tous les jours, j’ai changé, je sais mieux structurer. Le projet, l’idée, le temps future (l’œuvre se situe dans le futur), le présent : aujourd’hui ma répétition.

Creuser : improvisations, ce qu’il semble « magique », le retrouver, la difficulté.
L’impossible, la « magie perdue ». Le « mouvement auratique », l’aura perdue. Le mouvement « symptôme ».
La différence de travailler avec d’autres ou seule.

16 septembre

La deuxième semaine du travail, ça commence de se structurer. Entrer dedans. Semble comme un endroit sans mots, noir. L’automne. Une fois de plus je reprends des répétitions, je retourne dans la salle. Tout est le même et rien n’est plus pareil.
En sortent de la salle je suis étonnée de la densité dans les rues. Les Noirs, les Arabes, les Chinois, les Blancs. Le temps est devenu plus concret, je suis plus nerveuse, pressée. Je retrouve le gout de la danse, la passion intacte. Sauf que mon corps, mon corps a besoin de plus du temps pour récupérer. Moins des forces mais ça ne me dérange pas, je trouve que tout est dans l’ordre, le plaisir !Rien que de poser ma main par terre. Rien que d’avoir cette petite idée : tourner son regard vers le sol, se pencher et toucher le sol avec les mains. Se pencher encore un peu plus et « verser le poids dans les mains ». Ceux qui ne font pas la danse ne puissent pas savoir ce que c’est ! C’est comme ça ! Ces jours-ci je me tue à m’expliquer, « à me faire comprendre », ma folie, ma passion, même s’il n’y a rien à comprendre ! Just do it ! La danse il faut la faire ! Ne pas en parler, encore moins vouloir comprendre !

La danse m’absorbe. On m’invite aux voyages, en vacances, des soirées, toujours non, dire toujours non.
Souvenirs, les jeunes pousses. Des branches, le corps fleuri.
De quoi je me souvienne ? (La mémoire c’est quelque chose, qui me travaille beaucoup. Comme la dernière fois : je me trouve dans la salle de bains, je regarde par la fenêtre, il fait beau, ça me r a p e l l e, toujours « ça m e rappelle »… un autre jour, quand il faisait beau, une autre lumière et soudainement il me semble de plus étrange le fait que je puisse me trouver physiquement dans un lieu et penser à un autre lieu, à un autre temps).

Travailler seule. Le solo. Le dernier, peut-être. Peut-être.
Baiser sur la bouche. Je pense et ma pensée se transforme en baiser. Revenons au solo. Je reprends le chemin de Belleville et de La Sale. Quelques beaux jours de septembre, les rues sont vives, on grille le maïs, on vit les fenêtres et les portes ouvertes. D’autres portes sont fermées, la Synagogue pour exemple.

La voix de ma mère. Elle parle des forêts, de la lumière, toujours la lumière… Les eaux sales, les eaux propres… les eaux qui coulent entre mes jambes et d’autres qu’on défend.

Est qu’il n’y a pas une seule et même questionne qui se pose tout le temps ? Laquelle ? Une bouche comme abîme. Saisir, nommer. L’absence, le manque.

 

Le livre se trouve là:
http://www.edilivre.com/brulure-journal-de-la-danse-iii-20dae23a5b.html#.V10crdKLR0v

La dépossession

Premier essai d’Alice sur ce vaste propos qu’on appelle par déni et paresse “Amour”.

Je me souviens
Quand je t’ai quitté.
Ca t’a permis, à toi,
De me quitter,
Vraiment.
Moi, c’était avec espoir,
Toi avec soulagement, sans doute.
Y avais tu seulement réfléchi?
Je veux dire:
Avais tu seulement prêté attention,
A tes sentiments? …

Je me souviens de l’après,
Tout juste après,
Tu l’as choisie, elle.
Une autre.
Avant, je n’avais pas compris
Que tu me quittais
Vraiment.

Là j’ai senti dans ma chair
Ce qu’était perdre un être cher,
En fait, simplement perdre,
Le lien vital
Une partie de moi,
Un moi blessé
Que j’avais par toi pansé.

Je ne pouvais pas,
Je n’ai pas pu accepter
De te voir et ne plus pouvoir
Te toucher
Te respirer
Te posséder…

J’ai appris avec fièvre
La dépossession,
J’ai connu les tourments
Du manque.

Je savais, je savais
Que tu n’étais pas objet,
Que tu n’étais pas mien,
Malgré tout j’ai du me retenir
A en crever
De t’étreindre à t’en faire crever.

Quand elle n’a plus été là,
Et même pendant,
Je t’ai repossédé, en partie.
Mais à quel prix?
Au prix d’un lien jamais brisé
Au prix d’un nouvel abandon
Après chaque rencontre…

Le prix du déni
Bien trop lourd
Porté par le corps,
Le mien,
Désormais objet,
Pour ne pas rompre le lien,
Pour ne pas devoir vivre
L’irrémédiable fin.

La fin.
Pardon
De n’avoir trouvé le courage
De te quitter,
Vraiment.

Le temps fit son affaire
Sans pitié pour ma lâcheté,
La pauvresse.
J’ai souffert
D’espoir et de désir,
De rejet et d’abandon,
Trop longtemps.

 

Le deuil,
Dépossession sans retour,
Inéluctable douleur,
Et pourtant…

Etat d’urgence

Allons courons!
Et à chaque foulée,
Oublions!
Les chemins passés,
Le passé dévalant,
Avalé.

Etat d’urgence,
Puisqu’on nous l’assène,
Seul désormais il mène
La danse.

Etat d’urgence
Nous sprintons maintenant,
Car déjà nous courions.
Pas assez pour votre élan
Bien trop pour notre raison.

Etat d’urgence
Courons nous dans la peur
D’un passé qui nous rattrape?
Ou d’un futur qui nous échappe?

Etat d’urgence
Etat confus
Où les jambes cavalent
Et le reste s’est perdu.

Etat d’urgence
Mon corps en transe
Traîne le fantôme
De mon “moi” égaré aux vents.

Etat d’urgence
Tu jubiles, entouré
Des ectoplasmes errants
D’humains déconnectés.

Etat d’urgence
Prends garde à toi
Ecoute les signes du temps
Qui bruissent sous tes pas.

Car nous courons, encore hébétés
Et pourtant fermement tenons
Le fil d’or de la raison,
Qui nous rendra la liberté.

 

Sortez moi de là!

Et là je me lève. Tais toi!
Vous me faites tous chier. Ca remue trop là dedans.
Trop, je suis trop!
Trop énervée, trop bouleversée, débordante d’égoïsme.
Trop retenue, enfermée, chagrinée.
Sauter, mordre, crier, baiser?

Où?!
Où est cette putain de magie?!
Est-ce que je dois faire comme eux,
Attendre fiévreusement le weekend
Et me taper de la coke dans leurs soirées branchouilles?
Bandes de zombies, je vous crache dessus.
Pas dans la gueule, je ne veux pas me confronter
A vos yeux creux.
Vous vous croyez ensemble? Mais vous êtes SEULS!
Seuls à crever,
Mais vous ne voulez pas crever!

Qui je peux défoncer moi,
Avec ma tempête intérieure?

J’ai envie de t’attraper par les oreilles,
Affronter tes rétines élargies par la MDMA,
Et hurler dans ta face,
Si fort, pour que ça me détende,
Et qui sait peut-être que ça résonnera
Dans tes névroses.

Marre!
J’ai le droit d’être heureuse
En tout lucidité,
Responsable de ma personne.

FUCK!
Je ne sais pas
Comment soigner un mal
Que je ne comprends pas.
Il sort de mes tripes,
Je n’ai pas eu le temps
De me préparer.

Ce n’est pas confortable bordel,
Et c’est un euphémisme.

 

La condition humaine

J’ai arrêté de croire
Que les gens heureux n’existent pas.

C’est faux,
Ils sont discrets, c’est tout.
Les gens heureux sont occupés
A être heureux.
Ils n’ont que faire de deviser
Sur la condition humaine.

Je ne veux pas être soumise
Aux diktats du:
“Il faut se battre pour être heureux”
Certains n’en ont pas besoin.
Je ne sais s’ils sont heureux,
Mais ça aide.

J’ai arrêté de croire
Que l’on se construit dans l’adversité.
Ceux qui ont vécu la guerre
Préfèreraient ne pas l’avoir connue.

Qui veut nous faire aimer notre douleur?
Cette soi disant
Condition humaine?
Le bonheur compatible avec la douleur,
Foutaises!

Comment a t-on pu
Se laisser berner par ceux-là?
Pas plus heureux que nous,
Mais qui peuvent nous asservir
Pour calmer leurs névroses.

Quel puissant opium que les croyances sociales!

Tous dans le même bateau qui coule,
Eux avec nous, mais hors de l’eau
Quand nous nous noyons.
Pas plus heureux, mais plus au sec.

Qu’ils y restent au sec.
Ils ne me feront plus croire
Que le bonheur est dans la trime.

Je veux sortir la tête de l’eau
Et être au sec,
Mais pas que.
Car ça n’est toujours que leur condition humaine.
Ils s’en croient à l’abri, les cons.

Non, moi je veux être au sec
ET heureuse.
Et peut-être même pas discrète.
Pas pour frimer,
Mais pour transmettre.

Qui sait,
Un jour peut-être,
Nous écrirons une nouvelle
Condition humaine.

Trop

J’ai envie de savoir
Mais je n’ai pas envie de voir.
Je n’ai pas envie que ce soit vrai
Parce que c’est trop.
Trop injuste,
Trop cruel,
Trop violent.

Moi j’aimerais que ce soit beau,
Mais pas trop beau,
Car je voudrais que ce soit vrai.

J’imagine…
J’imagine…
Non, je n’imagine pas
En fait…

J’ai trop souffert,
Trop tôt,
Trop souvent,
Trop longtemps.

Mes idéaux sont mortifiés.
Tels des renards
Ils se terrent, craintifs,
Et rarement sortent leur nez.

Mes idéaux sont très fragiles.
Tellement sensibles,
Qu’un moindre mot
Les assassine.

Il y a si longtemps
Qu’ils ne se sont pas exposés,
Coeur ouvert,
Confiant…

Je ne sais pas, je ne sais plus,
S’ils ont déjà été,
Ou,
De quoi ils seraient faits.

Maintenant j’ai peur,
Que de tant de douleurs
Ils en soient désormais
Amers,
Flétris,
Moisis,
Ou peut-être même…
Pourris.

-“Qu’importe!”
– “Non! Je crains!”
– “Quoi donc?
D’être…
De ne pas être…
Laisse donc sortir ces mots de ma bouche!”
– “…”
– “Est-ce de la honte?”
– “Oui, c’est de la honte…”
– “Et que vas tu faire alors,
De cette honte?
Attendre qu’elle t’étouffe?”
– “…”
– “Je vois.
C’est trop tôt.
Si tu le veux
Nous reprendrons bientôt
Cette conversation.”

 

Le rythme

Je vis avec un petit rythme
On ne se connaît pas très bien.
Mon petit rythme rêve en secret
D’une vie tranquille, reposée.

Mais, petit rythme se sent bien seul,
Jamais écouté,
Alors souvent il se rebelle
Et en moi tire les ficelles,
Et ça me tiraille de partout,
“Aïe”, “Ouille”, j’ai mal ici
Et ça coince là!
Mon cerveau tricote des noeuds
Et j’ai de la brume sur les yeux.

Petit rythme est fatigué
Dans le vide de crier,
Il aimerait de tout son coeur
Que je l’écoute enfin sans peur.

Moi, je suis toute perturbée;
Le monde a un grand rythme en effet!
Il voudrait que tout tourne vite, très vite,
Et tous sur la même cadence.

Le monde a une grande bouche
D’où sont vomies ses idées;
Elle les sort au kilomètre,
Jamais fatiguée!
Car le monde a un grand rythme en effet.

Le monde est très prosélite
Il impose ses idées;
Il a réussi d’ailleurs à me les faire gober!
Que son rythme de toute heure
Serait la clé de mon bonheur.

Petit rythme est épuisé,
Mais il est toujours présent,
Parant à tous mes manquements.

Aujourd’hui j’apprends à l’écouter
Car mon expérience m’a démontrée
Que ce grand rythme n’était pas adapté,
A moi, ma bien aimée.